Dans son dictionnaire philosophique, Comte-Sponville ecrit: “la resistance est une force, en tant qu’elle s’oppose a une autre. C’est l’état naturel du conatus: tout être s’efforce de persévérer dans son être, et s’oppose par la, autant qu’il peut, a ceux qui le pressent, l’agressent ou le menacent. Ainsi la résistance d’un corps, contre un autre qui l’écrase. D’un organisme, contre les microbes. De la vie, contre la mort. D’un homme libre, contre les tyrans”. La résistance s’envisage alors comme une réaction plutôt qu’une action - géopolitique, historique, physique, psychanalytique - tant extérieure qu’intérieure, ayant en synonymes la puissance et la désobéissance, l’endurance ou la solidité?. En séduisant le jury des prix, les démarches artistiques de Julien Saudubray (ne en 1985) et de Marion Fabien (née en 1984) ont répondu d’une manière ou d’une autre a cette complexité d’interprétations qui englobe en plus celle de la plasticité inhérente a la création.

“Il y a certainement dans mon travail quelque chose qui sous-tend l’ensemble, un certain rapport de force entre les choses, une agressivité permanente du monde que j’essaye de traduire. D’ailleurs, il ne s’agit que de ça, un affrontement entre soi et son travail, soi et les autres, il faut trouver une brèche dans laquelle se lover”, c’est en ces termes que Julien Saudubray, diplôme de l’école nationale supérieure des beaux-arts de Paris en 2012, de?finit son travail pictural, en particulier celui qu’il a présenté a Grande-Synthe dans le cadre de la biennale. Ce travail qui rassemble de nouvelles œuvres est le fruit d’une longue résidence, que l’artiste a réalisé grâce a la collaboration de deux structures du réseau qui ont souhaite travailler de concert pour accompagner l’artiste : l’H du Siege et la galerie Robespierre4.
Stand up for saisir le réel something # ça commence toujours par une bonne chanson, titre de l’exposition, sonne tel un hymne patriotique melee d’une pointe d’humour. La convocation affiche?e d’un vocabulaire relevant du militaire et de l’armement - blason, filet de camouflage, médailles, figures d’homme politique, etc – se donne a voir comme paroxysme de l’autorité, forme aboutie de la hiérarchie, tant celle qui est habituellement perçue par la société que dans l’histoire de la peinture. En effet, c’est a une forme renouvelée de peinture d’histoire que nous propose Julien Saudubray, ce genre majeur qu’il s’agit de disloquer, de s’opposer, d’analyser, de déconstruire, de résister. D’où probablement la présence de dispositifs relevant du laboratoire, qui serait cette possible brèche dans laquelle se lover. Table d’opération, paillasse de laborantin, mallette en bois - pour lesquelles l’artiste use pour la première fois du néon - accueillent les expérimentations en cours : superposition de papiers divers, test de couleurs et de matières, assemblage de matériaux varies, rebus et objets trouves rigoureusement disposes sont comme autant d’échantillons soudainement réunis, en attente de l’expérience. Ou est-ce plutôt l’objet qui est ici analyse, objet que la peinture vient transmuer en le ramenant dans son giron car “la peinture c’est ça, ça se colle a tout, ça change de forme mais c’est toujours saisir le réel dont il s’agit”, la peinture alchimique donc, qui change l’objet en peinture et non l’inverse. Peinture-palpable érigée en peinture-etendards et vice-versa, telle serait la méthode. Et la se?rie des peintures-drapeaux aux motifs puises dans le packaging de boites de médicaments, dernières productions en date de l’artiste, vient en ce sens clôturer le propos et par la, l’exposition.

Diplômée de La Cambre-atelier sculpture en 2010, Marion Fabien poursuit son apprentissage par celui de la céramique qu’elle expose désormais aux côtes de mediums tels que la photographie, l’édition, la vidéo. Choisie par Lieux-Communs, espace d’art contemporain a? Namur, son projet s’est développé en deux temps rendant compte de sa démarche artistique. D’abord, un projet dans la ville de Namur, ou plutôt un projet pour et avec la ville de Namur, ses habitants, son espace urbain mis en question par le filtre de l’artiste. Car Marion Fabien positionne le dehors comme “point de départ de [son] travail. [Elle] commence par observer, marcher, dialoguer... sortir de l’atelier". Ainsi, l’artiste s’est intéressée a des zones particulières, en transit, a l’instar des bancs publics qui recevaient temporairement des coussins de porcelaine comme pour signifier la frontière infime entre espace public et espace intime, entre espace réel et espace projeté. Rendre domestique l’espace commun, par l’usage d’une forme certaine de poésie de la création qui s’immisce dans les interstices de l’habiter collectif, aiguiser le regard sur le banal pour le réincarner, telle pourrait être l’une des approches de Marion Fabien. La rencontre parachève sa démarche, en effet sa lecture de l’espace ne se conçoit pas sans la parole de l’autre, de l’habitant, de l’usager car l’artiste “ne dissocie pas ce qui se réfère a l’art et ce qui se réfère a la vie [...], tant est forte la symbiose entre ces deux dimensions”. Ainsi, l’artiste collecte et agit - interventions, ajouts, déplacements, rencontres – comme autant de présentations de l’espace identifie, qu’elle décidera ensuite de représenter dans un contexte d’exposition sous la forme de documents, d’archives, d’objets. C’est ce qui constitue le second temps du travail. Dans la mai- son bourgeoise de Lieux-Communs, sur les hauteurs de Namur, En pièces réunit les travaux récents et des réalisations antérieures, en particulier le travail d’éditions témoignant de projets a Bruxelles, a Tourcoing. Des photographies et textes au mur rendent compte de l’intervention des coussins sur les bancs tandis que des images prises dans un chantier de construction sont transformées en sculptures de céramique posées tels des objets de collection fragiles sur une haute table. La mémoire des projets se retrouve au cœur de l’intime.

Alice Cornier

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